Argumentaire (Argument)

Argumentaire

(English version below)

Nous disons d’une décision politique qu’elle est bonne ou juste plutôt que de dire qu’elle est vraie. Cependant, que l’expression même de « décision vraie » puisse d’abord se présenter comme impropre, maladroite, voire comme dénuée de sens, ne signifie pas qu’aucune conception de la vérité n’est engagée dans le choix pratique en général et la décision politique en particulier. Ainsi, que la décision politique soit, de manière privilégiée, susceptible d’être qualifiée de bonne ou de mauvaise, de juste ou d’injuste, traduirait-il plus une implication ambiguë et problématique du concept de vérité dans l’analyse des choix politiques que son exclusion. Dans le même temps en effet, le débat politique cherche à démontrer que certains ont raison alors que d’autres ont tort. Plus encore, que des connaissances soient convoquées et comme requises, y compris dans le contexte de la démocratie moderne, se manifeste dans la mobilisation de compétences dans des débats autour d’experts dont on attend qu’ils sachent mieux que le ou la citoyen-ne lambda ce qu’il faut choisir et les décisions qui doivent être prises.

Le colloque Décision politique et vérité se veut être l’occasion d’affronter directement l’emploi, souvent implicite, de la notion de vérité dans la manière dont nous analysons et évaluons la décision politique. Sans prétendre ici à l’exhaustivité dans le déploiement des problèmes que cette notion suscite, deux axes, bien entendu susceptibles d’être articulés, se dessinent pour cette réflexion :

La première approche, plus conceptuelle, concerne, de manière frontale, la question de la détermination et de la nature même de la vérité engagée dans le champ politique :

Il s’agit de savoir ce que peut signifier la notion de vérité dans le domaine de la décision politique. De quel type de vérité parle-t-on, selon quelle acception ce concept peut-il légitimement prendre sens ? Sans doute ne s’agit-il pas ici de faire jouer le paradigme de la vérité tel qu’il se déploie dans le champ théorique et qui répondrait de la double caractéristique de la nécessité et de l’universalité. Si le domaine des affaires humaines est celui dans lequel les choses arrivent et se produisent selon la modalité de la contingence et dans lequel de la normativité, du devoir-être, sont impliqués, et où nous avons à départager entre différentes fins et valeurs, il semble contestable, et en tous cas difficile, de penser la vérité “pratique” sur le modèle exclusif de la vérité “théorique”. Pour autant, il ne s’agit sans doute pas non plus d’affirmer le caractère purement subjectif, voire irrémédiablement arbitraire, de toute décision : si les choix politiques ne s’imposent pas et ne se présentent pas comme incontestables à la manière de certaines assertions théoriques, certains sont à l’évidence jugés meilleurs que d’autres et ce d’un point de vue qui, dans sa prétention au moins, n’est pas exclusivement subjectif. Si les décisions sont susceptibles d’être discutées, la discussion elle-même suppose la production et la confrontation de raisons, lesquelles impliquent et mêlent de manière problématique les concepts de juste, de bon et de vrai. Que discute-t-on donc exactement lorsqu’on débat d’une décision ? Puisqu’ici ce sont aussi bien les meilleures fins à viser que les meilleurs moyens pour y parvenir qui sont à déterminer, il semble que “rationalité pratique” et “rationalité théorique” ou, pour le dire en termes kantiens, jugements pratiques et jugements de connaissance, soient ici conjointement à l’œuvre, sans que le partage entre leur champ d’application soit toujours clair. Pour contourner les difficultés — tant épistémologiques que proprement politiques — liées à l’interrogation et la détermination de quelque chose comme le « bien », le « juste » et le « vrai », des théories bien connues plaident pour des conceptions purement procédurales de prises de décisions. Cependant, quel sens a la « justice » dans ces théories ? Réussit-elle réellement à exclure toute référence à ces notions ?

Le deuxième axe se veut plus “contextuel” et porte sur la manière dont est utilisée la notion de vérité dans l’espace public actuel, c’est-à-dire dans le cadre de la démocratie moderne, pluraliste et représentative :

Sous des formes diverses, celle-ci est omniprésente. Nous recourons à des experts en sciences, en économie et même en éthique. Les think tanks sont devenus des institutions courantes dont le but avoué est d’influer sur les politiques choisies au nom de leur expertise d’un problème. En France, le CCNE (Comité Consultatif National d’Éthique) traduit la reconnaissance de la nécessité de débattre, notamment des règles de bioéthiques, mais également la volonté de recourir pour cela à des experts plutôt que de mobiliser les citoyen-ne-s. Alors que le pluralisme politique et la démocratie ne sont pas ouvertement remis en cause, la distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas est pourtant sans cesse réaffirmée. Que savent donc ceux qui savent ? Même s’ils en savent plus, pourquoi sauraient-ils mieux ce qu’il faut faire ? Y aurait-il une seule bonne réponse à une seule manière de poser le problème ? C’est alors le champ des possibles qui se restreindrait singulièrement et ferait résonner à nos oreilles le fameux « TINA » de Margaret Thatcher : « There is no alternative ». Mais si tel est le cas, qu’y a-t-il à proprement parler de pratique dans les décisions politiques : ne se réduisent-elles pas à un pur problème de connaissance et la politique n’est-elle pas alors une simple entreprise de gestion ? Il n’est cependant pas certain qu’une telle réduction n’engage pas elle-même des valeurs, ni qu’elle soit en réalité moins partisane, puisqu’enfin la détermination des moyens n’a de sens que relativement à une fin, celle-ci fût-elle visée sans faire l’objet d’une décision à proprement parler.

Interroger la notion de décision politique dans son rapport à la vérité, c’est donc se confronter à la manière dont nous pensons la démocratie et la possibilité pour chaque entité politique de choisir son destin. C’est ainsi aussi bien s’interroger sur la circonscription et la délimitation d’un champ du possible, du contingent, au sein duquel seul quelque chose comme une décision véritable peut être conçue : l’action humaine en ce qu’elle s’inscrit dans un domaine où, tout n’étant pas connu, il faut pourtant choisir et se décider. Or, l’assignation de ce champ ne relève-t-elle pas elle-même, pour partie, de quelque chose comme d’une décision ? Autrement dit, ne constitue-t-elle pas elle-même un enjeu proprement politique ?

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Argument*

We are used to saying a political decision is good or fair, or even right rather than to say it is true. Yet, that the statement “true decision” may seem unapt, clumsy, even meaningless, does not imply that there is generally no conception of truth involved in practical choice, and particularly in political decision-making. Thus our describing political decision as good or bad, or as fair or unfair, would express an ambiguous and controversial involvement of the concept of truth rather than its exclusion. At the same time, political debate purports to demonstrate that some are right and others wrong. Moreover, knowledge is permanently called for and required, including within the context of modern democracy, as shown by the use of skillfulness made in all experts debates. Those experts are supposed to know better than the average citizen what ought to be chosen, and what decisions ought to be made.

This conference aims to be an opportunity to explore the use of the notion of truth, which is often implied in the way we analyze and value political decisions. Among the different issues that are raised, two main directions – likely to be connected – take shape:

– The first one, more conceptual, addresses directly the questions of the determination and nature of the notion of truth involved in the political field.

The goal is to clarify the meaning of the notion of truth in the field of political decision-making. What kind of truth are we talking about? Which sense is most apt to make for a legitimate use of the notion? Certainly not the paradigm notion of truth we meet in theoretical fields and which implies the double attribute of necessity and universality. If the realm of human affairs is one where the modal status of things and events is contingence, where normativity is implied, and where we have to decide between various ends and values, it seems debatable and – to say the least – difficult to think of practical truth according to the model of theoretical truth.

On the other hand, it is probably not relevant to say that all decisions are merely subjective – not to say arbitrary: admittedly, political choices cannot claim to be unquestionable the way theoretical statements can be, but some of those choices are obviously considered better than others, and are considered to be so from a point of view that claims not to be merely subjective. Insofar as decisions can be debated, a debate presupposes the production and the confrontation of reasons – reasons which involve and mix in a problematic way concepts of fairness, goodness, and truth. So, exactly what are we discussing when we make a decision? Since one must determine the best ends to aim for and the best ways to achieve them, both practical and theoretical rationality – or, in Kantian terms, practical judgments and knowledge judgments – seem to be involved,  without any sharp divide between each.

In order to get round difficulties – both epistemological and strictly political – which are linked to determination of a “goodness”, a “fairness” and a “truth”, well-known theories plead purely procedural conceptions of decision-making. But, what is the meaning of “justice” in those theories? Does this meaning really succeed in excluding every reference to such notions?

– The second direction is more contextual and is concerned with how the notion of truth is used in current public space, within modern, pluralistic, and representative democracy.

The notion is pervasive under different shapes. We appeal to experts in science, economics, even ethics. Think tanks have become common institutions whose explicit goal is to influence policy-making in virtue of their expertise. In France, the CCNE (National Consultative Ethical Committee) is an expression of the need for debate – especially about bioethics –, but equally of the preference for experts’ advice over citizens’ opinions. While political pluralism and democracy are not overtly questioned, a distinction between those who know and those who don’t is consistently reasserted. So, what do those who know actually know? Even if they know more, why would they know better what ought to be done? Is there but one right answer to a given problem? If so, the range of possibilities would be drastically reduced and would echo Margaret Thatcher’s famous “TINA” slogan: “There is no alternative”. But then, exactly what is practical in political decisions: are they not reduced to a problem of pure knowledge, and politics to simple management business? On the other hand, it’s not clear that such a reduction really is more value- and preconception-free: choosing means is only meaningful in relation to an end, even when aiming at this end does not result from an explicit decision.

Finally, questioning the relationship between political decision and truth is confronting the way we think of democracy and of the possibility for each political entity to make its own destiny. It’s as well questioning the way we circumscribe and define the realm of the possible and the contingent, within which and no other something like a real political decision can be conceived: human agency takes place in a sphere where, while not everything can be known, one nevertheless has to choose and decide. Now, isn’t the very definition of this sphere something that implies, at least in part, a decision? In other words, isn’t it itself a genuinely political issue?


* We would like to thank warmly Nicolas Delon for his help in reviewing the English version of the argument.